Clément MICHARD

« Aujourd’hui en français, trace du français entre langues romanes et germaniques »

Clément MICHARD  (Chercheur indépendant – Master 2 LFA – Université Paris 4)

 Aujourd’hui, nous assistons à l’utilisation d’une construction phrastique autour du mot aujourd’hui, pour donner la forme redondante « au jour d’aujourd’hui ». Cette forme bien que choquante n’est pas de ce siècle ni du précédent, mais existait déjà au XVIe siècle [5]. En réalité, elle n’est que la répétition d’un processus de « dés-opacisation » de la forme utilisée pour décrire l’adverbe de temps du moment présent :

(1) Forme française

  1. ui
  2. le jour d’ui
  3. au jourd’hui
  4. aujourd’hui
  5. au(x) jour(s) d’aujourd’hui

L’opacité du terme en gras pousse à l’intégration de ce terme dans une expression transparente, interprétable par les locuteurs.

La question de ce besoin de transparence en français sera traitée sous deux angles. Premièrement, en comparaison aux langues Romanes et Germaniques, deuxièmement dans un axe historique par rapport à la présence d’une forme syntagmatique DEM+X. Les cadres utilisés pour cette recherche ne sont pas uniques, mêlant linguistique comparative, diachronie des langues indoeuropéennes, lexicographie, morphologie et syntaxe générales.

Si dans les langues romanes, la règle semble converger vers l’utilisation du terme hérité du latin hŏdie :

(2) Les formes d’hŏdie dans certaines langues romanes [12][14]

  1. Espagnol hoy
  2. Portugais hoje
  3. Italien oggi
  4. Catalan avui
  5. Occitan uèi

Dans les langues germaniques, il semble que la construction d’un terme non-opaque soit de mise :

(3) formes pour aujourd’hui dans certaines langues germaniques [8]

  1. Anglais today,
  2. Danois/Suédois i dag,
  3. Néerlandais vandaag,
  4. Islandais í dag

Non seulement les langues germaniques ont à un moment de leur histoire créé un terme non-opaque, mais elles l’ont mis à jour avec l’évolution de leur lexique au lieu de le laisser évoluer phonétiquement, sauf l’Allemand. L’Anglais todæge a été mis à jour lorsque le datif a disparu [13], et a été réécrit todæg (1000) puis to dæi (1120), puis today (>1600), alors que l’Allemand semble avoir construit un hin+tage [7], évoluant en hiutu (vhAll) puis heute (nhAll), sans se remettre à jour de la forme dies du démonstratif (qui aurait donné une forme *diestag) ou la forme von de la préposition ‘à partir de’. Ainsi, l’Allemand  fonctionnerait pour ce mot, à l’inverse du Français. Ce dernier substrat roman a sustrat germanique, aurait hérité la nécessité d’une formation non opaque pour l’adverbe, sur base de conservation du terme hérité, où l’Allemand a construit une forme transparente et l’a laissé s’opacifier.

Par ailleurs, il semble commun au domaine indoeuropéen (IE) que la forme qui serve au sens ‘aujourd’hui’ ait été composée à un moment ou à un autre dans l’histoire des familles linguistiques comme un assemblage d’un démonstratif ou d’un démonstratif de proximité (proximatif) et d’un mot signifiant ‘jour’ [2][3][9]. La branche germanique est très claire à ce sujet : le mot ‘jour’ (dag, daege, day, daag, tag) est clairement identifiable comme second élément, et le premier se compose d’une préposition ou d’un article, tous ayant fonction de proximatif vis-à-vis de l’énonciateur. Le mot ayant le sens d’ ‘aujourd’hui’ évoluant, prenant ainsi différents sens plus ou moins éloigné (ui a pu introduire un désir dans l’énonciation [14:447]), a contraint les locuteurs de ces langues à réaffirmer son sens par une construction. Le Latin hŏdie est déjà lui-même une contraction de hŏc diēs [6][4], où diēs n’est autre qu’une forme contractée d’une réinterprétation au sens de ‘jour’ d’une forme Proto-IndoEuropéenne au sens de ‘ce jour’ [16], faisant comme ce français, répétant cette locution dans une construction similaire à celle qui était à l’origine de la construction du mot hérité. Il n’est pas clair, à ce jour, pourquoi les langues IE privilégient les constructions (si construction il y a) du type DEM+X [14][11][10], mais semble commune l’idée de vouloir exprimer le rapprochement, la proximité familière de la journée où se trouve l’énonciateur par celui-ci [1].

Dans une autre branche de la famille IE, le Farsi semble fonctionner de la même manière, avec un امروز emruz, em se rapprochant d’une forme en- démonstrative et ruz signifiant jour [15a]. En dehors, l’Arabe classique semble fournir une forme ال يوم alyawm avec al- déterminant et yawm ‘jour’, vraisemblablement comprise comme ‘ce jour’ [15b], là où le mandarin propose une forme 今天 jīntiān avec jīn ‘présent/moment présent’ et tiān ‘jour’ [15c]. Le terrain reste à déblayer pour collecter de nombreuses autres données, afin de déceler si certains mots à haute fréquence peuvent permettre d’établir un lien entre la structure du lexique d’une langue et l’histoire de ses interactions avec d’autres langues.

Bibliographie

[1]Buridant, Claude (2000). Grammaire nouvelle de l’ancien Français, Sedes, Paris.

[2]Clackson, James & Olsen, Birgit Anette (2002). Indo-European word formation : proceedings from the International Conference in Copenhagen,20-22 October 2002.

[3]Delamarre, Xavier (1984). Le Vocabulaire indo-européen : lexique étymologique thématique, Librairie d’Amérique et d’Orient, Paris.

[4]Ernoult, Alfred & &Meillet, Alfred (1932). Dictionnaire étymologique de la langue latine – histoire des mots, retirage de la 4e édition (1959), Klincksieck 2001.

[5]Estienne, Robert (1539). Dictionaire Francois Latin, contenant les motz & manieres de parler Francois, tournez en Latin, Imprimeries Robert Estienne, Paris.

[6]Gaffiot, Félix (2000). Le Grand Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français, Nouvelle édition sous la direction de Pierre Flobert, Paris, Hachette, 2000.

[7]Kluge, Frederich (1894). Etymologisches Wörterbuch der Deutschen Sprache, Ed. Karl J. Trübner, Straßburg.

[8]König, Ekkehard & van der Auwera, Johan (1994). The Germanic Languages, Routledge, Oxon Canada, New-York USA, édition paperback 2007.

[9]Lehmann, Winfred Philipp (1993).Theoretical bases of Indo-European linguistics, London/New York , Routledge.

[10]Martin, Robert & Wilmet, Marc (1985). Syntaxe du moyen Français. Editions Bière.

[11]Ménard, Philippe (1988). Syntaxe de l’ancien Français. Editions Bière.

[12]Meyer-Lübke, Wilhelm (1890-1902). Grammatik der romanischen Sprachen, 4 Tomes, Leipzig éditions Darmstadt, 1972.

[13]Simpson, JA, Weiner, ESC (1888-1933). The oxford English Dictionary, Clarendon Press, 2e ed. Oxford 1989.

[14]von Wartburg, Walther & Keller, Hans-Erich (1967), Französisches etymologisches Wörterbuch :

eine Darstellung des galloromanischen Sprachschatzes, Basel, R. G. Zbinden, 1922-1967, In-4° [15a]Témoignage d’un natif Iranien

[15b]Témoignage d’une native Egyptienne.

[15c]Témoignage d’une native Chinoise, de la région de Heilongjiang (Nord-Ouest)

 

Sitographie

[16]http://pielexicon.hum.helsinki.fi/

[17]https://apps.atilf.fr/lecteurFEW/