Chieko KAWAI

« L’utilisation du verbe français au niveau aspecto-temporel dans un corpus oral d’apprenants japonais : des débutants aux avancés »

Chieko KAWAI (Docteure en Sciences du Langage, Laboratoire FoRell, Université de Poitiers)

De nombreuses études sur l’acquisition du FLE ont mis en lumière les itinéraires que suivent des apprenants et certains problèmes qu’ils rencontrent pour acquérir leur langue cible (Bartning 1997, Howard 2002 ; 2010, Klein & Perdue 1997, Noyau 1997, Perdue 1984, Trévisiol 2003, Véronique 2009, entre autres). L’une des difficultés est liée à la maîtrise de la morphologie verbale en français, notamment l’acquisition de la notion aspecto-temporelle chez des apprenants allophones de langues maternelles (LM) différentes. La forme de base, morphologiquement proche de celle du présent, est la forme finie la plus utilisée avant qu’elle n’entre en concurrence avec la forme du passé composé (PC). La distribution de ces deux formes est dans un premier temps non fonctionnelle, étant donné que la forme verbale employée ne reflète pas nécessairement sa fonction. Au niveau débutant, les apprenants dépourvus de moyens morphologiques tentent d’exprimer la temporalité à l’aide de moyens pragmatico-discursifs comme le principe de l’ordre naturel et le recours au discours direct d’une part et d’autre part, de moyens lexicaux comme les adverbes et les circonstanciels de temps. L’émergence de la morphologie flexionnelle dans un stade n’exclut pas pour autant le recours à ces moyens. L’opposition aspectuelle entre le PC et l’imparfait (IMP) commence à s’observer avant le niveau avancé mais elle n’est pas systématisée : l’emploi de l’IMP se concentre sur les verbes d’état comme être, avoir ou les auxiliaires modaux. C’est la raison pour laquelle certaines études (Bardovi-Harlig 1995, Bergström 1997, Collins 2004, Gabriel et al. 2005, Giacalone-Ramat 2002, Howard 2002, Kihlstedt 1998 entre autres) se penchent sur l’éclaircissement de l’implication du mode d’action dans l’utilisation des formes du passé en se basant sur l’hypothèse émise par Andersen (1991). Selon son hypothèse, les apprenants d’une LM différente font appel à la forme du PC lorsque le verbe est télique, tandis qu’ils recourent à la forme de l’IMP pour le verbe atélique. La plupart des travaux s’appuyant sur cette hypothèse confirme l’implication du mode d’action qui permet de montrer le rapport entre le sémantisme du verbe et la morphologie verbale employée. Dans ce présent travail, l’objectif est de dégager des caractéristiques communes/différentes sur l’emploi des formes temporelles entre celles qui ont été trouvées dans d’autres travaux antérieurs reposant notamment sur les productions d’apprenants suédophones et germanophones et celles qui se trouvent chez des japonophones pour qui les études sur l’acquisition du FLE sont encore en nombre limité. Cette étude est basée sur le corpus de la langue parlée dont le mode de production est caractérisé d’une part par sa spontanéité et d’autre part par sa spécificité, qui repose sur le fait que la langue orale ne peut ni être gommée ni supprimée, et qui laisse donc apparaître l’itinéraire par lequel passe la pensée du locuteur (Blanche-Benveniste 2005). Le recueil des données est constitué de deux tâches distinctes, à savoir une conversation guidée (dialogue) et la production d’un récit fictif, supposé connu par tous les apprenants (monologue). Le choix de recueillir ces deux types de récits repose sur deux raisons. Il s’agit d’une part de la question de la productivité de verbes qui se rapporte au principe de l’économie : ceci s’explique par l’effet de l’étayage de l’interlocuteur. D’autre part, on peut également observer une différence concernant le repérage temporel : lors de la conversation, on a tendance à s’appuyer sur le moment de l’énonciation, mais cela peut ne pas être le cas lors de la production du récit de fiction. Dans un premier temps, je me propose de montrer comment les apprenants de stades différents emploient diverses formes aspecto-temporelles. J’essayerai de répondre aux questions suivantes : les phénomènes  observés dans les travaux antérieurs, se trouvent-ils dans les productions des apprenants japonais ? Existe-t-il des caractéristiques spécifiques qui peuvent être considérées comme interlangues des apprenants japonais ? D’où proviennent ces emplois idiosyncrasiques ? Dans un second temps, en exposant des difficultés rencontrées dans l’emploi des formes du passé, je vérifierai si l’hypothèse de la primauté du mode d’action (supra.) peut être confirmée ou infirmée pour ce présent travail portant sur les apprenants japonais.