Catrine BANG NILSEN

« Parle-moi de ta langue étrangère ! »

Catrine BANG NILSEN (Doctorante, Laboratoire CRISCO, Université de Caen Normandie)

Comment parler d’une langue étrangère sans mentionner les images qu’elle contient et déploie? Les images fournissent un éclairage particulier sur les faits langagiers, et il nous parait judicieux de parler de la langue par la possibilité qu’on a de comprendre des métaphores. Porte d’entrée à la langue, à la culture et à la cognition, la métaphore mérite d’être au centre des préoccupations didactiques et psycholinguistiques.

Omniprésente dans le discours ordinaire (Lakoff et Johnson, 1985), la métaphore est un phénomène à la fois discursif et cognitif. Son interprétation nécessite un rapprochement entre des entités hétérogènes (Charbonnel, 1991) et sous-tend ainsi une compétence métaphorique ancrée dans la cognition en plus des connaissances discursives requises. En langue maternelle, cette compétence s’installe progressivement avec le temps développemental (Johnson et Pascual-Leone, 1989) et chaque locuteur adulte sain devrait être en mesure d’interpréter un énoncé tel que Donald Trump a perdu sa boussole morale. Outre ses versions lexicalisées (l’Europe est inondée de migrants) et nouvelles (dénuder des carottes), la métaphore apparait aussi sous des formes figées et se retrouve dans de nombreuses expressions idiomatiques (Cacciari, 2015) telle que François Hollande se tire une balle dans le pied. Notoirement difficiles à maitriser pour les apprenants en langue étrangère, les expressions idiomatiques figurent parmi les facteurs permettant de discriminer un apprenant de niveau C1 des niveaux inférieurs (CECR, 2001), ce qui présuppose que l’interprétation de métaphores figées dépend entièrement du niveau de maitrise d’une langue étrangère. Dans ce contexte, l’importance à accorder aux métaphores dans l’appropriation d’une langue seconde a été soulignée (Littlemore et Low, 2006), d’autant plus qu’elle faciliterait la mémorisation d’expressions idiomatiques (Detry, 2014) et permettrait d’augmenter la maitrise de la langue étrangère (Danesi, 1992). Si l’interprétation de métaphores en langue maternelle nécessite des compétences à la fois discursives et cognitives, c’est parce qu’elle s’appuie en partie sur des fonctions cognitives générales telles que la mémoire de travail et le contrôle inhibiteur (Olkoniemi et al, 2016). En effet, l’interprétation d’une métaphore nouvelle telle que Michelle Obama est un verre de champagne nécessite une récupération de connaissances sémantiques adaptées en mémoire à long terme, le maintien en tête d’informations et d’interprétations différentes ainsi que la capacité à inhiber les informations non pertinentes, processus assurés par la mémoire de travail et le contrôle inhibiteur. Etudiées dans le cadre de l’appropriation d’une langue étrangère, ces fonctions ont un rôle prépondérant dans le niveau de maitrise obtenu de celle-ci (voir Linck et al, 2013 pour une vue d’ensemble).

Même si l’étude de l’interprétation d’énoncés métaphoriques en langue étrangère se met en place, le rôle des fonctions cognitives citées n’a pas, à ce jour, été étudié dans le cadre du traitement de métaphores en français langue étrangère. Nous proposons donc d’exposer notre protocole psycholinguistique expérimental en cours de réalisation auprès d’une population d’apprenants adultes norvégiens de FLE afin d’étudier les interrelations entre le traitement de métaphores en langue étrangère, le niveau de maitrise et des fonctions cognitives. L’intérêt d’une telle approche est double. Elle permettrait de mieux cerner les processus qui sous-tendent l’interprétation métaphorique en langue étrangère (type de métaphore, dépendance du contexte, type d’interprétation proposée, vitesse de lecture, etc.), mais aussi de donner des éléments de réponse à la question suivante : le traitement de métaphores étrangères, dépend-t-elle exclusivement de la maitrise de la langue comme le laisse supposer le CECR, ou bien de fonctions cognitives générales telles que la mémoire de travail et le contrôle inhibiteur ?

 

Bibliographie

Cacciari, C. (2015). Foreword. Dans Heredia, R.R. et Cieślicka, A.B. (éd.), Bilingual      Figurative Language Processing. Cambridge University Press, 13-17.

Charbonnel, N. (1991). L’important c’est d’être propre. Presses Universitaires de Strasbourg.

Danesi, M. (1992). Metaphorical competence in second language acquisition and second  language teaching: The neglected dimension. Dans Alatis, J.E. (éd.), Georgetown  University Round Table on Languages and Linguistics: Language, communication,     and social meaning, 489– 500. Georgetown University Press, Washington, DC.

De l’Europe, Conseil (2001). Cadre européen commun de référence pour les langues. Didier,

            Paris.

Detry, F. (2014). En lutte contre l’arbitraire : pistes méthodologiques pour un apprentissage       cognitive des expressions idiomatiques en LE. Dans Gonzalez Rey, I. (dir.), Outils et    méthodes d’apprentissage en phraséodidactique, EME & Intercommunications,  Bruxelles, 133-147.

Johnson, J. et Pascual-Leone, J. (1989). Developmental levels of processing in metaphor  interpretation. In Journal of Experimental Child Psychology, Vol. 48, n°1, 1–31.

Lakoff, G. et Johnson, M. (1985). Les métaphores dans la vie quotidienne (traduit de      l’américain par Michel Defornel). Les Éditions de Minuit, Paris.

Linck, J.A., Osthus, P., Koeth, J.T. et Bunting, M.F. (2013). Working memory and second language comprehension and production: A meta-analysis. In Psychonomic Bulletin &       Review, Vol. 21, n°4, 861-883.

Littlemore, J. et Low, G. (2006). Figurative Thinking and Foreign Language Learning. Palgrave Macmillan.

Olkoniemi, H., Ranta, H. et Kaakinen, J.K. (2016). Individual Differences in the Processing of  Written Sarcasm and Metaphor: Evidence From Eye Movements. In Journal of  Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, Vol. 42, n°3, 433-450.